je me demande depuis combien de temps les images m’obsèdent, et c’est vertigineux de répondre « depuis toujours », parce que tout le monde répond « depuis toujours » à cette question comme si c’était logique de répondre ça, comme si c’était pas douloureux de se dire qu’on a plus aimé d’images qu’on a aimé de gens

depuis toujours les images m’obsèdent j’y pense jour et nuit je me réveille la nuit parce que j’y pense, je me réveille la nuit parce que j’ai envie de prendre des photos j’allume la lumière je pose un pied un déclencheur parfois je me rendors en y pensant, aux images

je me réveille en pensant aux images je retiens peu les gens mais n’oublie aucune photo que j’ai vu qui a croisé ma route des années après j’y repense encore, qu’est-ce qui a retenu mon attention parfois c’était la trace d’une humidité sur un visage, la composition d’une image avec des corps la silhouette de membres qui se parlent, et ça reste pas dans ma tête ça reste derrière mes yeux,

quand je parle de composition souvent on comprend pas ce que je dis, je dis ce qui fait une bonne photo c’est sa composition le reste c’est rien c’est vraiment de la merde c’est pas parce que tu mets deux néons et une fille au milieu que ta photo elle vaut quelque chose, si tu surprends pas l’oeil, si tu attaques pas l’espace, si tu le réfléchis comme un vide à remplir ça marche pas l’espace c’est le premier sujet que tu photographie bien avant la fille dans ses néons avant que tu lui dises regarde moi elle dialogue avec le vide et c’est ça que tu prends en photo

je dis met ta main là et tu regardes là et je fais reproduire aux gens des images qui se superposent dans ma tête depuis des années et qui en créent des nouvelles je n’ai pas le souvenir de la première image qui m’a marquée elles ont été des centaines j’ai tout de suite avalé des centaines d’images je n’ai jamais eu peur des images je les respecte beaucoup je ne leur veux aucun mal

mais elles parfois m’en veulent

l’image me dévore tout devient une image je regarde les gens comme des morceaux de photo parfois on me demande ce qu’il faut mettre dans une image pour qu’elle parle d’amour je dis faut tout enlever de la vie dans une image pour qu’elle parle d’être vivant

les gens sont des natures mortes quand je regarde deux personnes s’embrasser je pense au vide entre les deux et à laisser du vide au dessus de leur tête

j’ai toujours les mêmes compositions celles qui me hantent depuis tout petit dans mes images je crée de l’air

laisser les visages respirer et te demander est-ce que cette image existe déjà dans le monde

rapport utile de l’oeil qui reproduit tout chez tout le monde

beaucoup d’images sont ratées parce qu’elles ne sont pas des sujets d’obsession

aujourd’hui on crée des images qui ne résultent d’aucun besoin qui ne réponde à aucune peine qui pourraient être n’importe quoi d’autre, c’est triste, on crée des images faciles parce qu’on a très peur d’être un monstre

et choquer n’a rien à voir là dedans

il y a des images qui nous ont choqué mais dont on ne se rappellera pas parce qu’elles sont creuses dans leur violence

la vraie violence ne choque jamais elle est très douce

la violence est très tendre

elle reste très longtemps.

on cadre sans cadrer mais sans cadre l’image n’existe pas on se rappelle d’abord du cadre de l’image et ensuite de ce qu’il y a à l’interieur, tu devrais y penser

j’y pense alors aux cadres de ma vie

newton et june et les fesses d’une mannequin entre les deux, il y a une composition par trois points de fuite c’est une image qui se rapproche de dieu

on se demande qu’est-ce que je dois photographier on devrait se demander qu’est-ce que je veux cadrer, recadrer du monde, qu’est-ce que je veux mettre dans une boite

le concept derrière l’image ça n’existe pas c’est s’écouter parler que de parler de concept l’idée derrière n’importe quelle image c’est échapper à la mort et tuer tout le monde.

c’est se dévouer à perdre tout sinon c’est rien ça ne reste pas il y a beaucoup d’images qui ne survivront pas d’ailleurs alors pourquoi les faire

on dit que je travaille beaucoup mais peu d’images survivent en fin de compte

j’ai 19 224 petites boites qui sont des cadres de mon monde des assassinats de gens et de lieux



les images ne meurent jamais mais elles font mourir le monde
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