En tailleur sur le tapis de Catherine je répète en rigolant j’adore les gens j’adore les prendre en photo et je suis comme un enfant à chaque fois c’est à chaque fois renouvelé d’aimer prendre les gens en photo c’est à chaque fois très joyeux et très triste
Je suis souvent en tailleur sur des tapis je me pète le dos je passe du temps à cadrer depuis peu j’ai repris un manuel parce que j’essaye de prendre le temps
Quand on me regarde à travers l’objectif je suis très timide et j’appuie vite sur le déclencheur, pour qu’on passe à autre chose.
 


               

J'ai six heures et demi de train. C'est un intercités, il s'arrête dans toutes les petites gares, à chaque arrêt j'ai envie de descendre, je sais pas trop pour aller où, mais là où on m'attend pas. J'ai quitté mes dernières conversations de groupe ce matin, je me sentais saturé, anesthésié par les gens, fatigué des gens, de moi avec les gens parce que c'est n'importe quoi en ce moment, les gens, couper des liens souvent ça m'aide à redescendre. Un chien court derrière le train et il le rattrapera jamais mais il est content quand même. On dit heureux comme les chiens et je comprend, heureux derrière les trains. À chaque petite gare j'ai envie de descendre et de m'évanouir dans la nature. On dirait : a disparu. Est devenu invisible, a cessé d'exister. J'ai envie de descendre mais on ne peut pas se volatiliser, se perdre dans l'atmosphère, devenir gazeux, devenir rien. Six heures et demi de train dans un intercités je voudrais quand même bien disparaître, tellement tout glisse sur moi, tellement je sens plus rien du tout. Hier j'avais envie d'être en colère, mais j'avais plus de colère en stock, j'ai répondu ben c'est comme tu veux et c'était vrai. J'aime souvent des gens qui regardent personne autour d'eux. J'aime souvent regarder des gens qui regardent pas dans les yeux. Dans deux espaces qui se touchent pas je pense à un petit balcon qui donne sur la rue, en Espagne, à ses arcades en fer forgé et la trace du fer forgé sur une paire de jambes nues. Je pense à près de Paris manquer d'air et manquer de temps, à la pleine lumière sur un cul, un mollet, deux dents de devant. J'ai quitté ma vie y'a longtemps, maintenant c'est rare que ça me touche, la douleur, la tristesse, c'est rare qu'on m'atteigne. C'est rare qu'on arrive jusqu'à moi. Je pensais ma nouvelle peau en titane, mais elle est en lidocaine. Pas armée, pas blindée, pas agressive c'est pas une machine de guerre, ma nouvelle peau, j'aurais bien aimé, mais c'est juste une peau overdosée aux anti douleur, saturée de merdes, on dit en burn out quand on a pas le mot exact pour parler du trop plein de tout. J'ai plus de nerfs sous les tissus à force de les avoir eu à vif tout le temps. Je bande en continu mais quand j'ai envie de pleurer y'a rien qui sort. Je m'endors accoudé à la table d'une terrasse, des enfants courent sur la place, je crois que j'ai besoin de sommeil. Dans mes insomnies je pense à me faire prendre par n'importe qui n'importe où et j'essaye, de temps en temps, ça marche, le cul c'était horrible jusqu'à ce que j'arrête d'être sans défense, jusqu'à ce que j'arrête d'être à fleur de peau, à fleur de rien, baiser sans peau c'est insupportable, baiser avec une armure c'est insupportable, baiser à la lidocaine c'est bien, je crois, moi ça me parle de distance, de s'extirper de la honte, de s'extirper de soi. Chaque écaille que je colle sur le cuir qui brille un peu sous le soleil de toutes mes villes, et quand je me love je sais pas où ça tient, c'est la première fois, je perd rien en chemin et je gagne tout, tout, et les écailles se cristallisent contre la peau et je me love et je me déplace et je suis sous des semelles et je suis contre des culs et de sombre reptile je deviens cours d'eau. Fleuve immense. Saturé de mes multiples vies mortifié par la tendresse je choisis cette peau gonflée à l'azote, pure comme le cyanure, cette peau qui ressent juste ce qu'il faut, juste ce qu'il faut pour être libre, juste ce qu'il faut pour être heureux. Comme les chiens derrière le train.


           

Je persiste toujours dans l’idée que je suis à 30min de chez Tal en métro alors qu’en réalité nous vivons presque à 1h l’un de l’autre. Je suis tout le temps en retard, chez moi c’est une constante, en face assise à côté de son frère une très jeune fille avec plein de taches de rousseur et des yeux tout doux, tout calmes. Elle est trop calme pour cette ville, comme tous les enfants. Elle est trop fragile. D’ici quelques années son sang se sera épaissi à cause des images de la violence, à cause d’être dans la galère, à cause du bruit, et elle aura plus les mêmes yeux, elle aura l’air dur, comme tous les gens à Paris, tout le monde a l’air dur. Je me dis que c’est trop cruel, d’élever des gosses ici. À chaque fois j’y pense quand je vois Zelda dehors, avec la pollution et le bruit, les nuisances lumineuses. C’est difficile Paris, je ne sais pas pourquoi je lui impose ça. On s’impose des villes, des habits, des chaussures qui nous font mal aux pieds. Je ne sais pas ce qui nous empêche de partir dans la montagne avec les arbres et les forêts ou à la mer avec le sable et les pins. Quand on s’arrête pour y penser on voit jamais l’horizon et les enfants savent plus exactement à quoi ressemblent
les lieux où l’on se promène.


                            

J'arrive à ce moment très précis où ma tête fait des bruits d'accélérateur à particules et j'ai tellement de mots que j'arrive plus à rien écrire j'arrive juste à cracher sur le papier, j'ai envie de baiser tout le temps, je passe mes journées à regarder le plafond et mes nuits à raconter des histoires à mon traitement de texte, je mange plus, je dors pas, je suis en pleine forme mais j'ai plus de corps par contre je peux courir très vite, dans le chaos de mon temps élastique et de ma vie pleine d'elasthane, je suis le roi des bandits, j'ai envie de baiser tout le temps, je suis fatigué, j'ai mal derrière les yeux et mes idées s'entrechoquent dans un bruit de tambourin. E. me dit on pourrait aller en Pologne et moi je répond viens on va partout, et j'ai envie de ça, de bouger, de partir, de prendre des photos, de baiser, de prendre des photos si tu baises aussi, de boire de la menthe pastille dans des trains, de foutre le feu à des voitures, j'ai envie de sang, et ça monte. J'ai envie d'éclater des trucs durs avec mon front, d'un coup sec, j'ai envie d'avoir vraiment très mal mais de rien sentir du tout, je reprend la violence après des années de jachère je reprend le sprint. J'ai nagé dans la sueur, dans mes rêves, j'ai avalé des couleuvres dans mes souvenirs. J'ai lu des livres qui n'existaient pas sur des parterres de fleurs en plastique. Je vis sur l'herbe synthétique de ma mémoire.
Quand je m'endors je continue d'être réveillé,
quoi que ça veuille dire.  

                                                                 

Paris.

J'enchaîne encore les canapés lits les canapés et les lits à la chaîne, j'enchaîne, je savais pas que j'aimais ça, bouger avec mon barda et plus me rendre compte de l'épaule qui tire, du dos qui grince quand je l'étire, trop peu souvent. Des appart de potes, que je connais pas, que je connais bien, et moi qui tire le drap sur le lit et qui dit c'est très bien t'inquiète merci. Garder une petite lumière et dans mon sac des caleçons, des pellicules, un bouquin de Dustan que je relis, dans le métro. Vingt cinq stations maisons alfort, vingt minutes pour aller chez Chloé, mes repères c'est rive droite, douze ans dans ses rues, mais je me perd cet aprem parce que j'ai la tête ailleurs. Dans un canapé qui m'aspire, dans la testo que je trimballe dans mon gros sac qui me cisaille l'épaule, ça pèse lourd la vie, ma vie elle pèse super lourd, je sais pas voyager léger. "T'es hyper léger", quand on me le dit j'y crois pas trop, j'ai peur de prendre de la place. Le pied les pellicules les caleçons et la testo, la plaie, quand je regarde l'aiguille, elle est vachement grosse quand même. Ça fait mal ? J'y pense les yeux ouverts sur le canapé avec yolaine et Chloé à côté et le bruit de la brosse à dents électrique de Chloé qu'il m'avait prêté une fois, on s'étaient endormis avec les yeux tout rouges à force d'avoir pleuré. Ça fait mal ?
Mon père me dit tu vas pas muter tu sais,
mais moi j'y pense tout le temps, à muter, tu sais.

Ça fait mal ?



De la pièce d’à côté, je t’aime, tu bouges la nuit





J’ai rêvé de gens morts, d’endroits de gens morts,
comme si ils étaient encore vivants.





À Léon je dis que je suis reconnaissant de toute chose et il me dit que ça se voit sur mon visage.

Je suis très reconnaissant pour les images, j’ai beaucoup de respect pour le travail de l’image, je ne leur en veut jamais de n’être que ce qu’elles sont (c’est déjà beaucoup)


                                        

             

           
                                    
Pour oublier mon angoisse je me met toujours à côté de gens beaux dans le métro. Je les regarde. Regarder m’apaise, depuis tout petit, berce ma tête. Je m’assois en face d’une fille avec un chignon brun tout serré et plaqué contre sa tête à elle. Elle a brossé ses sourcils vers le haut, elle a un grand manteau noir avec un joli col et des boucles d’oreille avec juste une perle, qui a l’air lourde. Elle regarde les choses elle aussi je ne sais pas si ça l’apaise. Je l’imagine figée sur une pellicule. Les gens très beaux qui me reposent les yeux. Quand je descends du wagon je recommencerais à avoir la poitrine compressée sous mon pull, il n’y aura plus rien à regarder à part le monde qui est en train de brûler. Je ne sais pas pourquoi on continue à créer des images et à écrire des mots puisque tout brûle. Je ne sais pas pourquoi je continue à regarder.

Elle a une petite croix tatouée derrière l’oreille et l’encre a fusé. La peau est très fine à cet endroit.

Je devrais peut être changer de vie.
 
          
                                        
           
J'ai fait pour toi une couronne comme ces couronnes mortuaires que l'on trouve dans les cimetières et sur les tombes ou entre les tombes quand les vent les emporte; avec une aiguille, passée, j'ai marié les fleurs avec les fleurs et de fleur en fleur et de fil en aiguille j'ai brodé, a l'aiguille, comme on pique la peau ou la peau sous l'aiguille comme on plante un couteau, je me souvenais, de l'aiguille, de l'aiguille dans ta peau, me souvenais de toi ma piqure à l'aiguille ma plaie recousue mon amour, cactus, mon amour hérissé d'épingles comme une botte d'épingles où j'aimais m'échouer pour la morsure des pointes, et j'ai gardé la couronne, pour rien, parce qu'un cimetière ce n'est déjà que des souvenirs en terre, enterrés, t'es enterré où, toi, ce n'est que déjà toi dans la terre, et moi la terre je comprend pas, immobile, butée, ça servirait à quoi de penser à la terre et ce qu'il y a dans la terre en fait ce ne serait que penser à toi - ah, la mer c'est autre chose, la mer ondule , moi aussi j'ondoie et j'ondule, et je change et je grandis, et je m'étend et je gronde, je déborde de ce monde éclatée vers le monde et plantée dans la terre, en pot, monde en pot, monde en verre éclatant dans le verre et la bulle en verre quand on pense au souffle qu'il faut pour souffler le verre et que la terre tienne dedans, et moi je pousse, mais trop vite, un peu dans la terre, contre toi, dans ta terre à toi, contre ta mort à toi, contre ton souvenir, un peu, en tout cas j'ai gardé la couronne, que voulais tu que j'en fasse, j'ai gardé ton souvenir et j'ai mis la couronne et regarde maintenant scintillant sur mon front maintenant c'est moi nulle part / personne

     






       


M. me montre il me dit faut tout désinfecter et après voilà tu vois c'est assez facile et faut juste faire attention à ce que ça reste stérile mais je le ferais avec toi. Avec mon appareil je sais pas trop où regarder, j'appuie au hasard sur le déclencheur, l'aiguille est un peu grande quand même. Demain je fais mon injection de testostérone, je me demande si ça fait mal, chloé se brosse les dents, j'ai pas beaucoup dormi ces derniers jours. Un canapé m'a avalé et j'en suis ressorti tout léger, dans Paris toujours c'est rive droite et pas passer la Seine, courir dans le métro, oublie pas ton ordo. Tu vas pas muter, mais je suis déjà mutant, en fait. Mon père rigole, moi j'ai envie de lui dire que ça me fait peur. Ce matin je regarde le ciel et il est très clair, Rachel me demande tu fais le cul ou la cuisse. Je sais pas si je fais le cul ou la cuisse. Je lui dit je sais pas, qu'est-ce qui fait le moins mal ? Tu sens rien, t'inquiète. Sur le canapé je m'étire, je mange un morceau de pain avec du beurre dessus, 3h du matin tu verras, c'est très beau à partager, comme moment.


C'est très beau d'être en vie. Je rigole et puis je m'endors.



︎ ︎︎︎ ︎︎︎